Psychothérapie - Psychanalyse

La haine envers et contre tout - Colloque psychanalyse

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La haine envers et contre tout - Colloque psychanalyse

Intervention au colloque de psychanalyse "Les masques de la haine" - Samedi 9 avril 2016 :

La haine envers et contre tout.

Fairouz Nemraoui



 

Si vous êtes présents ici, c'est pour assister au colloque du RPH : « Les masques de la haine ». Ce titre vient dépeindre l'importance de la haine qui prospère sous des formes aussi diverses qu'inattendues. Force est de reconnaître que la haine ne fait pas uniquement rage sur les champs de batailles ou dans les communautés religieuses et politiques les plus extrémistes. Il y aurait donc une haine masquée, censurée dans les maladies et autres accidents du quotidien, dissimulée derrière la gentillesse, la charité, masquée sous les sentiments parentaux et filiaux les plus nobles. Les voies de la haine sont nombreuses. Au delà de ses masques, j'irai jusqu'à dire que la haine constitue un tabou. Dans nos sociétés, les gens dits « haineux », ceux qui « font du mal », ce qu'on peut entendre des meurtriers par exemple, sont souvent qualifiés par des phrases telles que : "ils ne sont pas humains". Ah bon ? A contrario, aimer est hautement valorisé dans nos sociétés, ne serait-ce qu'à la télévision, parfois même par des émissions de téléréalité où l'amour sera à trouver dans le pré, dans certains mouvements culturels tels les hippies qui prônent le « peace and love », dans nos magasines avec nombre d'articles sur « comment trouver l'amour ? » et ce dés le plus jeune âge, dans nos livres sacrés emplis d'injonctions d'aimer son prochain comme soi-même, dans les musiques si nombreuses sur l'amour...

 

 

La haine, elle, relève chez l'homme d'une inconvenance, d'un non-dit ou plutôt d'un « je ne veux pas savoir ». Il s'agirait d'une haine que chaque être et chaque civilisation devrait avoir en horreur, qui devrait être proscrite de la vie sociale alors qu'elle en est un des ressorts les plus puissants. Sa simple évocation entraine souvent l'étonnement. Je pense là à une patiente qui introduit un long silence dans le fil de ses associations libres. J'interroge. Elle rit, et ajoute : "c'est bizarre j'allais dire qu'en fait je me fais du mal. Je m'en veux tellement. C'est possible ça ?" « Répondez à votre question » "Apparemment oui".

 

 

Et oui! Il s'agit bien là d'une haine qui s'ignore. Et cette haine dans la cure n'y va pas toujours de main morte. Séances manquées, retards, critiques incessantes au psychothérapeute sur sa technique, sa décoration, ses vêtements, non respect de la règle d'association libre, refus de régler ses séances manqués. C'est bien d'une histoire de haine dont il s'agit.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

En 1920, Freud remet en question la dominance du principe de plaisir dans l'appareil psychique dans Au-delà du principe de plaisir. Il postulait, et ce dés 1895, que le psychisme était dominé par le principe de plaisir, celui-ci visant à réduire les quantités (Q) d'excitations. Il remet en question ce postulat en 1920 et montre l'existence de forces qui s'opposent à cette tendance au plaisir. Tout se passe comme si le rapport de l'homme au plaisir et à la souffrance était déréglé. On voit alors un Freud chercheur, qui tâtonne, revient en arrière, apporte de fines nuances à une phrase que vous avez lu vingt pages plus tôt. Bon.

 

 

Il débute en montrant qu'il arrive que le principe de plaisir soit ajourné. Ainsi, si vous avez très envie d'être à ce soir, pour retrouver vos amis, ou tout simplement dormir, il va falloir attendre! Malgré la tension que cette attente de satisfaction occasionne, votre plaisir est ajourné du fait du principe de réalité : vous êtes à un colloque et il n'est que 11h. Freud donne lui l'exemple de la nourriture par le modèle des premiers temps de vie du nourrisson. Mais il ajoute que l'ajournement de la satisfaction ne vient pas tout à fait contredire le principe de plaisir, car, in fine, c'est bien ce but là, de plaisir, qui est visé.

 

Il donnera également l'exemple de satisfactions substitutives. Mais, une nouvelle fois, Freud n'est pas convaincu qu'elles contredisent la dominance du principe de plaisir.

Il poursuit en interrogeant les rêves des traumatisés, le jeu de la bobine etc. On voit réellement un Freud chercheur.

Il ajoute alors un fait nouveau qu'il dégage au début vraiment à partir de la réaction thérapeutique négative, et qu'il élargira par la suite. Cette observation nouvelle est la compulsion de répétition. Celle-ci amènerait des expériences passées sur la scène actuelle, expériences ne comportant aucun plaisir et qui n'ont apportées aucune satisfaction, pas même par le passé. Malgré le déplaisir, ces actions sont répétées "une compulsion y pousse" nous dit Freud.

Au fil de ses réflexions, il finit par trouver tout de même du plaisir dans ces expériences là également.

Freud affirme alors qu'une catégorisation stricte n'aurait finalement pas de sens. Que le système psychique est plus complexe.

 

 

D'autres auteurs viendront éclairer nettement cet écrit. On peut notamment citer Lacan par l'introduction du concept de jouissance. En tout cas, Freud reconnaît en 1920 une tendance de l'être à se mettre dans des situations provoquant de prime abord du déplaisir. C'est justement en cela que cet écrit a fait écho pour moi avec la question de la haine et la psychothérapie de Madame M.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

 

Il y a chez Madame M une volonté de ne pas savoir, de faire échouer sa psychothérapie. Les patients sont attachés à ce qui les fait souffrir. Malgré les plaintes et la souffrance, des bénéfices sont tirés de cette haine envers sa propre existence.

Ce qui fait alors échouer les avancées de la cure n'est pas uniquement de l'ordre du refoulement, mais d'une pulsion de mort qui travaille à empêcher tout changement, toute évolution, tout progrès.

Traiter la haine ne reviendrait donc pas à lutter directement contre la souffrance mais contre l'attrait pour celle-ci.

Les avancées et la guérison représentent des dangers, ce qui l'emporte dit Freud dans Le moi et le ça n'est pas la "volonté de guérir mais le besoin d'être malade" du fait des bénéfices de la maladie.

 

 

Mais quels sont donc ces bénéfices ? Quels bénéfices Madame M trouve t'elle à s'imposer tant de douleurs?

Dans Le moi et le ça, Freud avance l'idée que le moi est avant tout un moi corporel. La douleur serait en ce sens une façon de faire réaliser au sujet qu'il a un corps propre. Il cite notamment comment les affections douloureuses permettent de se représenter son corps avec force.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

La haine s'ancre donc dans un rapport à l'autre, à l'objet, comme une réponse à l'angoisse.

Freud dans Pulsions et destins des pulsions stipule que l'objet est apporté au moi du fait des pulsions d'auto-conservation. Le nourrisson ne peut se satisfaire seul. Il a de fait besoin d'un autre pour sa survie, ce qui le destitue d'une possible auto-suffisance. L’orgueil est confronté à la soudaine altération de sa puissance. C'est en ce sens que Freud affirme que, je cite, "L'externe, l'objet, le haï seraient, au tout début, identiques". Le haïr renverrait ainsi à l'augmentation de la tension, au déplaisir causé par la dépendance nécessaire à un autre. C'est l'existence séparée de l'objet comme semblable et différent de l'être qui est insupportable. Mais c'est aussi pour cela que la haine joue un rôle primordial dans l'origine de la vie psychique, elle a une valeur organisatrice.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

 

L'héroïne semble autoriser Madame M à se soustraire au fardeau de la réalité. C'est une forme de repli par lequel la dimension de l'altérité se trouve neutralisée. Dans Malaise dans la civilisation, Freud l'expose clairement. En évoquant les drogues, il écrit : « On ne leur doit pas seulement une jouissance immédiate mais aussi un degré d'indépendance ardemment souhaité à l'égard du monde extérieur ». La toxicomanie est venue constituer un montage résorbant la menace de l'altérité : les relations d'objet sont laissées de côté par Madame M. Bernard Piret écrit dans La haine, l'étranger et la pulsion de mort que l'enjeu de celui qui est en proie à la haine est de forclore le terme même d'autre. Face à la découverte de l'autre, le moi perd pied et la haine éprouvée est celle d'un orgueil blessé. L'autre viendrait constituer une menace pour la cohérence du moi.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

 

Cette autosuffisance vient nier le manque constitutif de tout sujet.

Toutes ces tentatives semblent sauvegarder un sentiment d'unité du moi que pour un temps éphémère. Toute cette haine offre à Madame M de dessiner des contours, elle constitue par là un repère dans son existence. C'est pour cela qu'elle s'arrange pour toujours reconnaître de l'ancien là où du nouveau est possiblement en jeu. L'exaltation dans la haine correspond ici au sentiment de reconquérir par elle une unité, un pouvoir pour le moi menacé de se désorganiser, de se perdre dans l'angoisse. La mise en souffrance corporelle et psychique est le seul moyen qu'elle avait trouvé pour s'inscrire dans l'ordre du vivant et supporter son existence.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

 

Dans La technique psychanalytique, Freud met en garde et prévient le clinicien que sa position ne devrait pas être celle d'un prophète ou d'un sauveur, soucieux de supprimer à tout prix les états de maladie. Ainsi, ma position n'a pas été celle d'une moralisatrice. Il y a un accueil de cette solution qu'est pour elle la haine pour supporter son existence, accueil qui ne veut pas dire accord.

 

 

(… *passage clinique non accessible* )

 

 

Cela suppose de ne pas oublier que le transfert n'est pas directement adressé au clinicien. Autrement, le risque serait de s'enliser dans des rapports imaginaires ce qui n'aiderait en rien l'avancée de la psychothérapie. Il s'agit de penser la place du clinicien comme celui qui accepte de se prêter aux projections de l'autre, c'est-à-dire de recevoir le transfert sans se sentir personnellement attaqué, flatté, détesté, adoré etc. Toujours dans le même écrit, Freud dit qu'il ne s'agit ni de consentir, ni de réprimer les demandes d'amour des patients. Le même procédé semble adéquat pour la haine : il n'est ni question d'y répondre par sa propre haine, ni de la réprimer de façon religieuse ou moralisatrice.

 

 

Il s'agit de pouvoir se décaler de la relation imaginaire afin d'éviter la répétition sans fin d'un mode de relations chez le patient. Je conclurai sur les mots de Clotilde Leguil, dans la préface de Malaise dans la civilisation aux éditions Points, que je trouve très justes. « La psychanalyse aurait finalement pour but de rendre possible l'événement imprévisible là où il n'y avait que répétition du même ».

 

https://www.youtube.com/watch?v=M9RZM14W-H8 

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