Psychothérapie - Psychanalyse

Le projet d'une psychologie scientifique ou l'Esquisse Freud - Psychologue Val de Marne

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Neurones

Le projet d'une psychologie scientifique ou l'Esquisse Freud - Psychologue Val de Marne

 

Le projet d'une psychologie scientifique, anciennement intitulé l'Esquisse, est aussi bien le « grand texte économique » (André Green, 1972) qu'un « grand texte sur le moi » selon les mots de Jean Laplanche (1997).

 

Le projet d'une psychologie scientifique est un texte éminemment riche. Le cœur de cet écrit s'articule ainsi autour des grandes notions développées dans Le projet d'une psychologie scientifique et précisément toute la théorisation autour de l'expérience de satisfaction, du concept du Nebenmensch, des barrières de contact, des processus primaires et des processus secondaires. Il n'a pas été simple d'éclaircir cette « broussaille pleine d'épines », comme Freud (2007, p.460) le nomme lui-même mais, comme repère, il est à noter que je n'ai jamais quitté durant mes élaborations et ce, comme toile de fond, la question du moi.

 

 

Expérience de satisfaction.

 

Le fonctionnement de l'appareil neuronique une fois décrit, Freud se préoccupe des quantités endogènes accumulées qui mènent à un besoin de décharge. Un besoin interne prend naissance à l'intérieur du corps du fait de la nécessité de la vie (dans le cas de la faim, par exemple). Ainsi, les neurones nucléaires se trouvant dans le système ψ se remplissent de quantités. Alors, une poussée urgente est éveillée, qui pousse à l'éconduction se traduisant par la décharge par une voie motrice. Cris, expression des émotions s'en suivent : la voie menant à la modification interne est ainsi empruntée.

Cependant, et c'est là un point central, une éconduction de ce type ne provoque pas la satisfaction, le « délestage » selon le terme utilisé par Freud (2007, p.625). Ces écoulements réflexes sont insuffisants. Freud note donc d'emblée que si la première voie suivie est celle d'une modification interne (cris, innervations motrices), elle n'est d'aucun secours pour faire baisser la tension qui ne cesse de croître à l'intérieur du corps.

Ainsi, la tension interne persiste. La clé ouvrant la porte de l'abaissement de la tension n'est accessible que par une intervention se situant dans le monde extérieur. C'est ce que Freud (2007, p.626) nomme l' « action spécifique », étant capable d'arrêter l'excitation endogène. Cette dernière n'est possible que par une « aide étrangère », celle-ci étant attentive aux besoins de l'enfant.

Le nourrisson est donc dans l'incapacité de satisfaire ses besoins tout seul. Par conséquent, il se trouve dans un état de dépendance à l'environnement du fait de sa pré-maturation. Le plaisir est donc fondamentalement lié à l'autre, à l'intervention d'un être proche.

 

Monique Schneider (2011, p.16) exprime en des termes éclairants l'importance de cet être proche, le Nebenmensch : « L'agencement théorique proposé par Freud, dans l'Esquisse s'organise essentiellement autour du centre de gravité que représente l'un des termes, le Nebenmensch, être proche, expression qui déploie d'emblée une structure spatiale bifocale, puisque l'être humain (Mensch) ne peut advenir comme humain que situé dans les parages d'un autre être humain placé « à côté » (Neben) ». Monique Schneider exprime ainsi le rôle déterminant de ce Nebenmensch à l'origine de processus fondateurs.

 

Le cri.

Le cri du nourrisson est une manifestation de l'hostile et de l'étrange de cet univers dans lequel il se trouve expulsé à la naissance. Il est aspiré dans un monde extérieur où il atterrit sans bagages, étranger dans une langue dont il ne connait pas les codes, et ayant pour seule essence le désir de l'autre (les parents et plus spécifiquement la mère).

Par le cri, le nourrisson établit une communication qui en appelle à une compréhension, à une interprétation de la part de l'autre.

 

La « compréhension mutuelle ».

L'éconduction que nous citions précédemment aura cependant d'autres fonctions, comme celle de se faire comprendre par cet autre, cette aide étrangère. Cette fonction d'une extrême importance est nommée par Freud (2007, p.626) « la compréhension mutuelle » : un nourrisson qui s'exprime et un adulte qui sait l'entendre et traduire ses cris ou ses pleurs. Monique Schneider (2011, p.108) souligne le « don de l'interprétation » du Nebenmensch, c'est-à-dire qu'il interprète l'agitation motrice, les cris de l'enfant comme porteur d'un message, par exemple « j'ai faim ».

 

Cet autre, selon les conceptualisations de Wilfred Bion, aurait comme fonction de transformer les éprouvés bruts qu'il nomme les éléments bêta, en éléments de sens, eux-mêmes nommés éléments alpha. L'expérience ne serait source de croissance que si elle est convertie en éléments alpha. Ainsi, les éprouvés bruts peuvent être enregistrés, pensés, et élaborés. Le point nodal où se retrouvent les conceptualisations du Nebenmensch et celles de la fonction de transformation bionienne, est l'accent mis sur l'importance de l'environnement.

En effet, selon Bion (2003), l'enfant est traversé d'émotions qu'il est dans l'incapacité de gérer et de réguler par lui-même. Nous retrouvons là l'idée d'une action spécifique incontournable. Par conséquent, le rôle de l'objet primaire sera de réguler et de donner sens à ces éprouvés bruts. La mère accepte de recevoir les éléments bêta en provenance de l'enfant (cris, pleurs, décharges), de les contenir, et de les transformer. Ce travail de transformation des éléments bêta en éléments alpha va progressivement être intériorisé chez l'enfant ce qui permet la constitution et le développement de son propre appareil à penser les pensées. Ainsi, l'activité de penser chez l'enfant dérive de l'activité de penser de la mère selon Bion. La fonction alpha donne des formes au pensable et permet de donner sens.

 

De la même manière, le Nebenmensch apaise le nourrisson et permet alors que l'extériorité cesse d'être appréhendée de manière menaçante. La fonction du Nebenmensch est ainsi d'apaiser et de sécuriser cette rencontre avec le monde qui devient alors moins brutale. Ces conceptions se retrouvent chez Donald Woods Winnicott (1969) pour qui la mère a pour tâche de présenter le monde à petites doses.

 

L'importance de l'hallucination.

Finalement, que se passe-t-il après cette expérience de satisfaction qui semble si déterminante pour la suite ?

D'une part, cette intervention permet l'abaissement de la tension et par la même l'arrêt du déplaisir. L'écoulement est ressenti comme plaisir. Cette aide amène une première expérience de satisfaction.

D'autre part, l'investissement d'un ou de plusieurs neurones du système ψ correspond à la perception de l'objet. Enfin, les neurones inscrivent également, et ce par un investissement, les informations relatives à l'éconduction du mouvement réflexe qui se rattache à l'action spécifique. Cela souligne le caractère éminemment fondamental de cette première expérience. Du fait de cette expérience de satisfaction, un frayage a donc lieu entre deux images mnésiques. Ainsi, lors d'un nouvel état de tension de ce type, l'investissement passe par ces deux souvenirs et les vivifie. Il y a inscription de l'objet par ce frayage associatif ce que Freud (2007, p.627) nous expose par l'« association par simultanéité ».

Cette vivification a d'abord pour résultat une hallucination. En effet, lors d'une prochaine élévation de la quantité endogène dans le système ψ, les neurones emprunteront les voies frayées par la première expérience de satisfaction. Les neurones sont ainsi investis débouchant sur une hallucination avec une production de l'image de l'objet ayant apporté satisfaction. Si l'action réflexe est enclenchée qu'à partir de celle-ci, la déception aura lieu. L'hallucination ne permet pas un abaissement de la tension.

Illustrons ceci par une belle image : l'Eté. Lors d'une agréable promenade en plein soleil, loin du ciel pluvieux parisien, votre bouche s'assèche. La salive se fait rare. La promenade prend une apparence beaucoup moins agréable : la dure réalité du besoin interne ! Alors, vous rêvez de boire cette belle bouteille d'eau qui vous attend une fois que vous aurez croisé un marchand sur votre chemin, chemin qui paraît désormais si long. Ainsi, votre « rêver de boire » vous fera patienter. Vous imaginez même la sensation de l'eau qui réanime l'intérieur de votre bouche, cette satisfaction si simple qui donne parfois l'impression de revivre. Mais cette image, ce « rêve », cette hallucination n'apportera pas la satisfaction. Elle permet d'attendre mais le besoin subsiste. Ce n'est qu'en passant par ce marchand de boissons (ou autres) que votre soif prendra fin. Ainsi, la tension provoquée par le besoin interne qu'est la soif ne s'apaisera pas avec l'hallucination. Aucune diminution de la quantité n'en sera tirée.

Mais celle-ci a d'autres fonctions, comme celle d'attendre évoquée précédemment. Vous trouverez une belle image de cet état de tension dans l'Interprétation du rêve, avec les exemples du besoin d'uriner ou de la soif évoqués par Freud (2004, p.271). Nous avons beau rêver que nous sommes en train d'uriner, rien n'y fait : il va bel et bien falloir se réveiller pour aller aux toilettes.

 

Ces différents exemples visent aussi à illustrer l'aspect déplaisant d'un tel état de tension. Celui de la soif intense lors d'une promenade est une expérience qui peut être commune chez l'adulte. Désormais, imaginez-vous le nourrisson, envahi par ce besoin interne si désagréable, et dépendant totalement d'un autre pour l'abaissement de cette tension. Imaginez la détresse considérable que cela représente. Certains objecteront que dans mon exemple, le promeneur dépend du marchand de boissons. Mais ici se situe une nuance fondamentale. Le nourrisson dépend entièrement de cette aide étrangère. A contrario, cette promenade aurait pu avoir lieu un dimanche avec tous les commerces fermés, que vous auriez quand même pu étancher votre soif : en retournant chez vous vous servir ce verre d'eau, et pourquoi pas, en prévoyant une gourde la prochaine fois...

 

Le nourrisson est contraint d'en passer par l'autre pour échapper à une situation originaire de détresse. A nouveau, une intervention dans le monde extérieur s'avère donc incontournable.

Pour conclure, ces hypothèses freudiennes permettent de postuler que le nourrisson hallucine l'objet de satisfaction du besoin en son absence, à condition qu'une expérience structurante et primordiale de satisfaction du besoin ait déjà eut lieue. L'idée centrale est que le développement de la pensée s'étayerait sur l'hallucination de l'objet absent, hallucination qui elle-même se base sur les traces mnésiques de l'expérience de satisfaction.

 

Barrières de contact.

Revenons tout d'abord sur les origines de la conception des barrières de contact dans Le projet d'une psychologie scientifique. Freud expose que le courant dirigé du dedans vers le dehors qu'est le principe d'inertie doit être bloqué par une fonction secondaire permettant d'emmagasiner les quantités. Sans cela, nous nous viderions en permanence à l'extérieur. C'est d'une part cet emmagasinage, ce stockage et d'autre part l'évacuation, la décharge qui constituent le moi. La décharge est nécessaire car trop d'excitations ne seraient pas une situation vivable. Pareillement, se vider en permanence ne n'en constitue pas une. Cette idée de la constitution du moi n'est pas exposée telle quelle au début du Projet d'une psychologie scientifique par Freud mais il est frappant de s'apercevoir que cette idée sera maintenue, reprise, révisée par lui tout au long de son œuvre.

 

Revenons désormais pas à pas, suivant la démarche pointilleuse freudienne, sur ce qui nous amène à postuler cela.

Les processus secondaires réclament un emmagasinage de la quantité. Comment cela est-il rendu possible ? Il faudrait des forces résistantes qui s'opposent à l'éconduction de la quantité d'énergie. Selon Freud, ces résistances ont lieues dans les contacts entre les neurones. Il situe ainsi sa conception centrale des barrières de contact.

Les barrières de contact sont donc au service des processus secondaires et de l'emmagasinage. En lien avec ce que nous exposions précédemment, peut-on postuler que sans l'existence de la fonctionnalité de ces barrières de contact, la constitution du moi est mise à mal ?

 

Ainsi, qu'entend Freud exactement par la notion de barrière de contact ? Afin de nous l'expliquer, l'auteur nous expose les justifications et le bien fondé de l'existence d'un tel concept. De fait, les barrières de contact permettent le distinguo entre les deux systèmes fondamentaux qu'introduit Freud dans Le projet d'une psychologie scientifique: le système φ et le système ψ. Leur naissance dans la théorisation freudienne vient du fait que l'auteur prend conscience que les neurones doivent aussi bien être influencés et ainsi modifiés de façon permanente que non modifiés.

Le système φ représenterait donc les cellules perceptives, c'est-à-dire celles qui restent non modifiées. Ainsi, après chaque cours d'excitation, elles reviennent dans le même état que celui dans lequel elles se trouvaient auparavant. Elles sont donc toujours disponibles pour de nouvelles excitations. Ces neurones ne retiennent pas, n'inscrivent rien en leur sein. C'est pour cette raison que Freud met en avant leur caractère perméable aux quantités d'énergie c'est-à-dire qu'ils laissent passer la quantité. Les neurones perméables seraient donc au service de la perception.

Freud postule également que le système φ, contenant ces neurones perméables n'exercent aucune résistance à la quantité. Ce fait est d'emblée assez étonnant mais sera éclairé par la suite de l'écrit à travers la notion d'écran-Q.

A contrario, le système ψ se définit par l'imperméabilité de ces neurones, ceux-ci pouvant supporter, emmagasiner des quantités d'énergie. Ceux-ci sont influencés et modifiés de manière permanente par les cours d'excitations et peuvent ainsi voir leur état modifié. Il s'agit des cellules mnésiques détentrices de la fonction fondamentale qu'est la mémoire. Dans ce système, les barrières de contact sont particulièrement opérantes car celles-ci ne laissent que difficilement ou partiellement passer les quantités d'énergie.

Par conséquent, la distinction entre les deux systèmes repose sur la résistance dans les barrières de contact, « résistance qui différencie φ et ψ » selon Freud (2007, p.610).

 

Freud postule donc que ces neurones imperméables sont les supports de la mémoire, et par la même, des processus psychiques en général. Il nous semble qu'il s'agit ici d'un constat crucial. Par déduction, cela signifierait que les processus psychiques supposent de pouvoir retenir, supporter les quantités d'énergie. Ainsi, l'emmagasinage de la quantité est bel est bien fondamental pour l'appareil psychique. Par la même, cela met en avant la nécessité de pouvoir se détourner en partie des processus primaires, en favorisant ainsi la fonction secondaire.

 

L'importance des barrières de contact est également illustrée par leur rôle de liaison. C'est elles qui mettent en contact les neurones, autrement dit les représentations. Les représentations sont en contact, se lient les unes aux autres grâce aux barrières de contact, ce qui souligne une nouvelle fois le fait que ces barrières favorisent la retenue de la quantité et ainsi les processus secondaires. Freud (2007, p.614) le précise : « on peut attribuer en général à chaque neurone ψ plusieurs voies de liaison avec d'autres neurones, donc plusieurs barrières de contact ». Les barrières de contact semblent donc être le postulat fondamental nous amenant à la notion de liaison psychique.

 

Nous pouvons ainsi conclure que, par la contrainte de la nécessité de la vie, le système se doit de retenir de la quantité. Pour cela, une multiplication de neurones imperméables fut nécessaire. Autrement dit, le système, du fait de la nécessité de la vie, a besoin d'une provision d'affect (quantité) et de représentations (neurones imperméables). Représentations et affects constituent la pierre angulaire du système psychique.

 

Il semble également intéressant de s'arrêter sur cette citation de Freud (2007, p.613) : « (...) si l'on s'est fait une idée exacte de la grandeur des Q dans le monde extérieur, on se demandera si la tendance originelle du système nerveux qui est de maintenir la Qn à 0 trouve son compte dans l'éconduction rapide, si cette tendance n'est pas déjà à l'œuvre lors de la réception du stimulus ».

Cette phrase est de la plus haute importance car Freud introduit un autre élément qui agirait dés la réception du stimulus : l'écran-Q. Il s'agit d'un écran contre la quantité. Freud ajoute un nouveau système de filtrage. L'écran-Q contient des formations cellulaires qui reçoivent directement le stimulus exogène. Ainsi, ces cellules ne laisseraient pas passer les quantités exogènes agir sur le système φ sans les atténuer au préalable. L'écran-Q ne laisse passer que des fractions de la quantité qui provient du monde extérieur. Cela permettrait de rabaisser les quantités au niveau intercellulaire, ce qui explique l'absence d'écrans-Q à l'intérieur du corps, car le niveau intercellulaire y est déjà présent.

 

L'idée de cette existence d'appareils protecteurs ne quittera pas le père de la psychanalyse. Sigmund Freud (1920) conceptualisera plus tard la notion de pare-excitation. Ce dernier vise à protéger le psychisme d'un excès d'excitation qui pourrait le détruire et qui serait en provenance de l'extérieur.

Freud prolonge et enrichit ce qu'il avait initialement développé en 1895 dans Le projet d'une psychologie scientifique. Ainsi, le monde extérieur est empli d'énergies plus fortes les unes que les autres. Si l'organisme y est directement confronté, le risque serait l'effraction traumatique perturbant ainsi l'intégralité du fonctionnement. C'est ici qu'intervient le pare-excitations qui représente une enveloppe protectrice, une membrane qui filtre l'excitation. La réception ne concernera alors que les sommes d'excitations que le pare-excitations aura laissé passer. En effet, le pare-excitations transmet les excitations aux récepteurs sensoriels après les avoir atténuées. Il permet donc de réguler les contacts et d'isoler l'organisme de l'extérieur.

Freud précise aussi que les excitations externes traumatiques sont celles qui sont si fortes qu'elles peuvent faire effraction dans le pare-excitations. Le pare-excitations est débordé, fracassé brutalement par une quantité d'excitations qu'il n'arrive pas à lier. La situation traumatique a pour caractéristique sa soudaineté effractive. Aucune anticipation n'est possible : la psyché n'a pas pu s'y préparer.

 

Après ce détour inévitable et si éclairant par la théorie freudienne, venons en désormais à Bion. Celui-ci met l'accent sur l'importance des liens entre contenants et contenus dans le développement de l'appareil psychique. La mère joue le rôle de contenant des éprouvés bruts du nourrisson. Cependant, les relations entre contenant et contenu peuvent se retrouver en amont. Ainsi, le fœtus dans le ventre de sa mère est un contenu fœtus dans un contenant ventre-mère. Puis, le nourrisson est expulsé de ce contenant-ventre à la naissance. Alors, le nourrisson devient un contenant de nourriture, notamment de lait, mais aussi d'air, d'expériences corporelles, sensorielles et émotionnelles douloureuses (Fognini, 2004). Tous ces éléments sont ressentis comme des éléments bêta, que nous avons développés antérieurement.

La nuance est la suivante : même si la naissance provoque une rupture entre la mère et son enfant, celle-ci reste dans un premier temps un contenant externe pour l'enfant. Cela va dépendre de deux fonctions de la mère : sa capacité de rêverie et sa fonction alpha. La naissance et la qualité de la vie psychique de l'enfant dépendent donc non seulement de la présence de la mère mais également de la vie psychique de celle-ci et plus spécifiquement de ces deux fonctions.

En effet, la capacité de rêverie, qui est inhérente à la fonction alpha est ce qui permet à la mère d'interpréter les projections de l'enfant. Ainsi, les éléments bêta vont pouvoir être transformés grâce au contenant chez la mère. Cela suppose que la mère puisse ressentir les besoins de l'enfant. La mère interprète alors les signaux émotionnels de celui-ci. Ainsi les contenus indigestes que constituent les éléments bêta sont filtrés, partageables, préparés. La mère convertit les impressions des sens et les émotions du nourrisson en éléments alpha, éléments mnésiques qui peuvent être emmagasinés. La fonction alpha transforme donc les impressions des sens et les émotions en les rendant disponibles à la pensée. Selon Bion (2003), ces éléments sont à l'origine du fait que la pensée puisse s'articuler aux émotions.

L'idée à retenir est que l'objet contenant joue un rôle fondateur dans la naissance de l'appareil psychique. Sa fonction reste primordiale tout au long de l'édification du psychisme et du monde interne. C'est en effet aussi le contenant qui permet une délimitation entre dedans et dehors.

 

Le constat que la proximité physique réalisée par la grossesse serait palliée par une proximité psychique à la naissance n'est pas uniquement développé par Bion mais également par Donald Woods Winnicott (1992). Celui-ci a compris l'importance de la relation entre la mère et le nourrisson pour le développement de ce dernier. L'un de ses grands concepts est la préoccupation maternelle primaire. Il s'agit d'un état très spécifique qui commence avec les derniers temps de la grossesse et qui se poursuit quelques temps après la naissance. La mère est dans un état d'hypersensibilité concernant son nourrisson. Tout son intérêt et toute son attention ne sont portés que sur son enfant. Winnicott compare cet état nécessaire à un repli, une dissociation, une fugue voire un épisode schizoïde.

Cette focalisation attentionnelle réalise une proximité physique et psychique de la mère avec l'enfant. Cette proximité va alors permettre à la mère de ressentir les besoins de son enfant et d'y répondre de manière adéquate. Winnicott (1969, p.289), écrit : « La mère qui a atteint cet état que j'ai nommé « préoccupation maternelle primaire » fournit un cadre (setting) dans lequel la constitution de l'enfant pourra commencer à se manifester (...) ». Du côté de l'enfant, la préoccupation maternelle primaire permet d'acquérir un état d'apaisement et un sentiment de sécurité.

 

En écho, le holding désigne la façon dont la mère va tenir l'enfant au sens propre et au sens figuré. Winnicott met en lien le geste et sa signification sur le plan psychique et se sert ainsi de ce mot à la fois métaphoriquement et littéralement. Le holding est un maintien externe qui permet au nourrisson de prendre forme. Au plan moteur, c'est tout le tonus qui va pouvoir s'organiser autour de ce maintien. Sur le plan psychique, cela renvoie aux conceptualisation de Bion. L'appareil psychique de la mère va soutenir l'enfant, de même que les bras le maintiennent physiquement.

En outre, le nourrisson ne sera pas uniquement tenu (holding) mais également manipulé. Il s'agit du handling. Ce sont les soins qui sont prodigués à l'enfant. Il s'agit des échanges aussi bien tactiles que tonico-moteurs mais aussi des caresses, des baisers... La bienveillance de cette manipulation est primordiale.

 

Si ces processus sont importants, c'est qu'un bon holding et un bon handling vont favoriser les processus de maturation. Winnicott (1992, p.61) explique : « Disons que, lorsque le holding a été suffisamment bon – et c'est souvent le cas – le moi auxiliaire de la mère a permis à l'enfant d'avoir très tôt un moi individuel faible mais soutenu par l'adaptation de la sensibilité de la mère et par sa capacité à s'identifier à son bébé en tenant compte de ses besoins fondamentaux. Si le nourrisson n'a pas fait cette expérience, soit il a été obligé de mettre prématurément en place le fonctionnement de son moi, soit un état confusionnel s'est installé ».

 

Toutes ces notions pensées par Winnicott décrivent un certain nombre de missions que l'environnement de l'enfant a vis-à-vis de celui-ci. L'auteur en ajoute une : object presenting ou présentation de l'objet. Il s'agit de la capacité de l'environnement immédiat de l'enfant à présenter à celui-ci le bon objet au bon moment. Le bon objet fait écho par exemple à la nourriture lorsque l'enfant a faim. Il s'agit de satisfaire le besoin de l'enfant dans les formes qui vont le satisfaire. Le bon moment renvoie à l'instant où l'enfant en a effectivement besoin : ni trop tôt, ni trop tard.

La présentation de l'objet implique chez les parents la capacité de sentir et de comprendre le besoin de l'enfant à tel ou tel moment mais aussi de pouvoir y répondre de manière appropriée et ajustée. Selon Winnicott (1969), la mère sait intuitivement certaines choses subtiles concernant son enfant sans que cela relève du savoir ou d'une compréhension intellectuelle. 

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